dimanche 11 mars 2012

Episode II : Comment la Belgique avec le soutien de la Françafrique et des Nations-Unies organisa la sécession du Katanga et porta Tshombe à la tête du Katanga

PRESSAFRIQUE 08.10.05Comment l'Américafrique, la Belgique, la Françafrique et l'Organisation des Nations Unies furent les fossoyeurs de Lumumba et de la démocratie congolaise naissante
Episode II : Comment la Belgique avec le soutien de la Françafrique et des Nations-Unies organisa la sécession du Katanga et porta Tshombe à la tête du Katanga

"Le peuple du Congo ne comprend pas que nous les agressés, nous qui sommes chez nous. (...) nous soyons systématiquement et méthodiquement désarmés alors que les agresseurs, les Belges, qui sont chez nous en pays conquis, gardent encore et ont toujours leurs armes et toute leur puissance de mort.(...) Les forces de l'ONU laissent la sécession se consolider dans le Katanga et les Belges s'y comportent comme en pays conquis sous le fallacieux couvert d'un pseudo-gouvernement provincial katangais que nous, gouvernement légitime de la République du Congo, avons déclaré déchu"
30 juillet, Gizenga, vice Premier-ministre de la République du Congo in CRISP, 1960, p165.
Le 5 juillet 1960, le général Janssens, commandant en chef de la Force Publique, force coloniale formée par Léopold II et servant d'armée pour réprimer l'ennemi intérieur que constituait l'autochtone congolais, fait savoir qu'il ne peut être question d'une africanisation. Il enseigne à l'ensemble de l'armée que "Avant l'indépendance = Après l'indépendance". Ce qui signifie une ségrégation pour les militaires noirs qui sont tous confinés à des rôles subalternes. En juin 1960, aucun noir ne dépassait le grade de sergent-chef dans la Force Publique, et le dérisoire statut "d'évolué", censé couronner les efforts d'assimilation des indigènes, concerne à peine un millier de Congolais sur treize millions. La réaction ne s'est pas faite attendre. La base constituée par les congolais de l'armée se révolte contre les officiers belges qui n'avaient aucune intention d'abandonner leur commandement. Lumumba proclame l'africanisation de l'armée et augmente les salaires de 30%. Janssens est démis de ses fonctions, Vitor Lundula devient commandant en chef de l'Armée nationale congolaise (ANC) et Joseph Mobutu le chef d'état-major. Les officiers belges ne pourront qu'exercer leur fonction qu'en tant que conseillers des officiers congolais. Très vite le calme est ramené dans les garnisons de Léopoldville et Thysville.

C'est alors qu'au Katanga, véritable poumon économique du pays de par sa richesse prodigieuse, les colons et les officiers belges de l'armée décident de refuser l'africanisation et s'appuient sur Tshombe, dénommé "Monsieur tiroir-caisse" ( L'assassinat de Patrice Lumumba, une mort de style colonial. Documentaire de Michel Noll) pour assurer une néocolonisation de la province.

Le 8 juillet des rumeurs à Léopoldville font part de viols d'Européennes par un petit groupe de soldats provoquant un exode massif de nombreux colons vers la Belgique.

Le 9 juillet, le gouvernement belge avec l'aval du roi Baudoin décide de profiter de la situation pour intervenir à l'autre bout du pays au Katanga.
L'Assassinat de Lumumba
Ludo De Witte, Edition Karthala

p.40-41

"L'intervention a lieu dans la nuit du 9 au 10 juillet (1960, ndlr), quand les soldats noirs d'Elisabethville se soulèvent contre les officiers qui veulent arrêter l'africanisation. A 5h50, quatre avions s'envolent de la base de Kamina au Katanga, avec à leur bord les hommes du bataillon d'infanterie Libération et un peloton de paracommandos. Les troupes atterrissent à 6h20 : la crise congolaise est née. Une fois les soldats congolais au Katanga désarmés (par les commandos belges, ndlr), Tshombe, qui est protégé par des soldats belges, a la voie libre pour se soustraire au pouvoir de Léopoldville et pour proclamer l'indépendance de la province. "


Tshombe n'est en fait qu'un pantin au service de l'ancien colonisateur. Bunche, adjoint du secrétaire de l'ONU, déclare : " Tshombe est une marionnette, et rien de plus. En réalité, il représente très peu de gens " (déclaration de Bunche, adjoint du secrétaire de l'ONU, le 21.07.1960). Bunche ajoutera à son chef (d'après Ludo De Witt, Ibid) : "Tshombe était une marionnette manoeuvrée par les Belges".

Voilà quel était le programme belge sous couvert de Tshombe au Katanga : "Une portion de l'humanité placée en exergue est demeurée sans civilisation, sans énergie, sans idées, sans intérêts à défendre. (...) la race noire n'a rien derrière elle. Peuple sans histoire, sans philosophie, sans consistance aucune..." (Ludo De Witt, p. 81). On croirait lire du Stephen Smith, du Négrologie pur jus, avant l'heure. Et Tshombe, proclamé président du Katanga par les colons belges, de reprendre ce programme auprès de ses concitoyens : "Dans l'esprit des congolais quoi qu'en pensent certains Européens idéalistes - l'indépendance du Katanga n'est pas leur fait à eux mais bien le fait des Européens ...La présence des troupes belges permettra au pays de vivre une vie normale, mais celle-ci semble devoir être [nécessaire] pendant très longtemps dans le pays. Il est très probable que d'ici peu un terrorisme s'installera à l'intérieur du pays. (...) Le régime dans lequel nous nous installons doit être nécessairement un régime de dictature". C'est ce que nous appellons un gouverneur néocolonial. Ce sont les membres du gouvernement belge qui chapitrent Tshombe. Il s'agit purement et simplement d'une récupération néocoloniale du Katanga.

"Ce n'est pas Tshombe mais des hommes comme le comte d'Aspremont Lynden (ministre belge des Affaires africaines,ndlr), Rotschild (ambassadeur belge, ndlr) et Clemens (responsable du bureau conseil d'Elisabethville, ndlr) qui tirent les ficelles dans cet Etat d'opérette. Le président du Katanga est, selon les mots de Vandewalle, "guidé par son triumvirat de tuteurs politiques"..."On était obligé d'exercer une forte pression sur Tshombe pour lui éviter de multiples bêtises conseillées par des irresponsables". (Ludo de Witt, Ibid, p. 83).


Extrait du documentaire de Michel Noll,2001,
Production Solférino images/Quartier latin, WDR/ histoire
Une mort de style colonial, l'assassinat de Patrice Lumumba
Extraits des actualités allemandes NDW, juillet 1960, propagande justifiant l'invasion du Katanga suite aux troubles et aux rumeurs de viols à l'autre bout du pays à Léopoldville entraînant l'exil des Européens


Les mercenaires blancs de Tshombe dirigés par la Belgique sont surnommés "les affreux" et commettent les pires exactions. Ils rétablissent l'ordre (néo)colonial au Katanga. L'attaque belge contre Matadi le 11 juillet est un échec mais très vite les Belges et leurs mercenaires blancs progressent très vite.
Le 10 juillet Luluabourg est occuppé, Léopoldville le 13, Bakwanga le 15, Coquilhatville le 16, Kindu le 17 juillet. L'avion de Lumumba et de Kasa Vubu ne peut se poser dans la province sécessionniste du Katanga.

Quant à la France du Général de Gaulle, elle soutient politiquement puis militairement cette sécession selon les aveux mêmes de Maurice Robert ancien responsable du SDECE Afrique.

Maurice Robert "Ministre de l'Afrique"
Entretiens avec André Renault,
Edition du Seuil.
Page 162

André Renault : "Contrairement à la plupart des pays, le gouvernement français a pris rapidement position en faveur de la sécession katangaise. Pierre Messmer, ministre des Armées, aurait d'ailleurs donné son accord à Trinquier lorsque celui-ci est venu l'informer, en janvier 1961, de son intention de s'engager auprès de Tshombé...

Maurice Robert : Disons qu'il a reçu le fameux feu orange dont nous avons déja parlé. Trinquier a présenté son projet aux autorités françaises. Elles ne s'y sont pas opposés, point. Contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, il ne lui a pas été demandé d'intervenir au Katanga. La France était favorable à la sécession et personne ne l'a dissuadé de monter son opération...tout au moins dans un premier temps. En réalité, il ne réussira pas à mettre son projet à exécution malgré les appels répétés de Tshombe. Il se trouvera en butte à l'hostilité des militaires belges qui combattaient auprès des Katangais et qui voyaient d'un mauvais oeil l'intervention des Français. Le Congo ex-Léopoldville était leur ancienne colonie. Ils étaient chez eux. Ils n'admettaient l'engagement des Français qu'à titre individuel et sous commandement belge, ce que certains ont accepté, comme le lieutenant-colonel Faulques. Trinquier, lui, a refusé ces conditions, et Bob Denard n'a pas été embauché...

Dans sa reconstitution de l'implication de la France dans la tragédie congolaise, Claude Wauthier rappelle dans son livre Quatre présidents et l'Afrique que Paris avait "fourni les premiers mercenaires qui permirent au gouvernement katangais de mettre sur pied sa "gendarmerie" de triste mémoire, puis de faire obstacle à l'action des forces de l'Onu contre la sécession".Dès le début de la crise, la France s'aligne aux côtés des forces anti-lumumbistes, notamment par l'intermédiaire de l'abbé Fulbert Youlou, président du Congo-Brazzaville voisin. Mais c'est surtout le Katanga qu'elle convoite.

Le 11 juillet proclamation de l'indépendance du Katanga par Tshombe et ses mercenaires. La constitution katangaise est rédigée par des diplomates belges notamment par le professeur Clémens et son adjoint Massart, selon les révélations du Professeur Massart dans des notes confidentielles (Ludo de Witte, Ibid, p. 84). Cette constitution maintient la législation coloniale sur les mines de cuivre du Katanga.

Très vite Lumumba comprend que l'ancienne puissance coloniale a l'intention de balkaniser le Congo.
Déclaration de Lumumba
Extrait du documentaire de Michel Noll,2001,
Production Solférino images/Quartier latin, WDR/ histoire
Une mort de style colonial, l'assassinat de Patrice Lumumba
"Le complot était déja prêt. Les plans étaient déja établis, c'est d'imposer un gouvernement contre la volonté du pays. La Belgique désire balkaniser ce pays. L'éclatement du Congo c'est demain"


Le 12 juillet le lendemain de la proclamation, devant l'ampleur de la déstabilisation en provenance de "l'extérieur", le gouvernement congolais en appelle à l'ONU. Lumumba demande "une aide militaire (...) contre l'actuelle agression extérieure".

Le 14 juillet le conseil de sécurité décide de fournir une aide armée au gouvernement congolais. L'opération Organisation des Nations Unies au Congo prend naissance : l'ONUC.

L'ONUC déploie ses troupes et les soldats belges s'en vont du Congo à l'exception du Katanga où ils pourront rester . Loin de prendre fait et cause pour le gouvernement légitime de Lumumba, l'ONU met sur le même pied d'estale la province sécessionniste katangaise et le gouvernement de la République démocratique du Congo. De fait l'ONU et son secrétaire général Hammarskjöld entérine la situation néocoloniale au Katanga. Le gouvernement belge jubile et affirme avoir gagné la partie. Selon Ludo de Witte (Ibid, p. 51) : "Dans un télégramme à Bruxelles, d'Aspremont Lynden et Rotshchild jubilent que Hammarskjöld "préserve complètement l'intégrité de fait du Katanga (...) il est possible dès maintenant de se montrer optimiste quant à l'évolution de la situation générale au Katanga. sauf nouvel accident, les structures katangaises seront protégées par les troupes de l'ONU et à assez bref délai par les troupes katangaises elles-mêmes commandées par des officiers belges, au lieu de l'être à titre extrêmement précaire par les troupes belges". Selon Ludo de Witte, la direction de l'ONU partageait la stratégie occidentale qui entendait employer la sécession comme instrument pour détruire le gouvernement congolais.
Le 26 juillet Pierre Vigny (ministre belge des Affaires étrangères) avait incité à la balkanisation du Congo : "Tout ralliement d'autres provinces du Congo au Katanga est donc à encourager".

Le 9 aout Deux semaines plus tard, Kajoi proclame l'indépendance du Kasaï, riche province diamantifère.

A cette sécession organisée par la Belgique aidé d'un soutien logistique français s'ajoute donc le soutien de l'ONU qui avalise la sécession du Katanga. Au vu et au su de tous et au mépris de la souveraineté du gouvernement de Lumumba, l'ONU accepte que les militaires belges restent au Katanga sous des uniformes africains pour former l'armée néocoloniale katangaise. L'ONU considère de facto le pouvoir mis en place par les Belges avec l'appui de la Françafrique comme un pouvoir légitime. Dans cette affaire les dirigeants de l'ONU sont anti-Lumumba et le confessent sans ambage. Cordier, successeur américain de Bunche et adjoint du secrétaire général de l'ONU n'hésite pas à confesser en privé : "Nkrumah est le Mussolini d'Afrique, et Lumumba son petit Hitler...la seule solution possible (concernant le Congo, ndlr) est un changement à la tête du gouvernement" (Ludo de Witt, p. 57). Quant au secrétaire général de l'ONU, Hammarskjöld, il était convaincu que "Lumumba devait être brisé" (M. Kalb, The congo cable, p.68). Alors que Lumumba avait été désigné par le parlement Congolais comme le chef du gouvernement d'un régime parlementaire à l'instar de la Belgique. Le Times du 16 août écrit que "Hammarskjöld "laissait clairement entendre qu'il doutait du droit de Lumumba de parler au nom du gouvernement" (cité par Ludo de Witt, p. 53). Le Christian Science Monitor du 1er septembre écrit que pour les diplomates de l'ONU "peu de larmes seraient versées" si Lumumba devait disparaître de la scène politique.

Discours de Patrice LUMUMBA, Premier ministre et ministre de la

Discours de Patrice LUMUMBA, Premier ministre et ministre de la

défense nationale de la République du Congo, à la cérémonie de l'Indépendance à Léopoldville le 30 juin 1960. (mis à jour le 30.06.2010)


« Congolais et Congolaises, Combattants de l'indépendance aujourd'hui victorieux, Je vous salue au nom du gouvernement congolais, A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960 une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cours, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci à leur tour fassent connaître à leurs fils et à leurs petits-fils l'histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.
Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd'hui dans l'entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d'égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c'est par la lutte qu'elle a été conquise (applaudissements), une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang. Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu'au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin à l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu'à un noir on disait "tu", non certes comme à un ami, mais parce que le "vous" honorable était réservé aux seuls blancs? Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort.

Nous avons connu que la loi n'était jamais la même selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir: accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres. Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses; exilés dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même. Nous avons connu qu'il y avait dans les villes des maisons magnifiques pour les blancs et des paillotes croulantes pour les noirs, qu'un noir n'était admis ni dans les cinémas, ni dans les restaurants, ni dans les magasins dit européens; qu'un noir voyageait à même la coque des péniches, aux pieds du blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d'une justice d'oppression et d'exploitation (applaudissements) (1).

Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cour de l'oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. La République du Congo a été proclamée et notre pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sours, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail (applaudissements).

Nous allons montrer au monde ce que peut faire l'homme noir quand il travaille dans la liberté et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l'Afrique tout entière. Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants. Nous allons revoir toutes les lois d'autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles. Nous allons mettre fin à l'oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la déclaration des Droits de l'Homme (applaudissements). Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu'elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudra sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner non pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cours et des bonnes volontés (applaudissements).

Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l'assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu'elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu'elle soit (applaudissements). Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l'histoire, n'a pas essayé de s'opposer à notre indépendance, est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d'être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants. Cette coopération, j'en suis sûr, sera profitable aux deux pays.

De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis. Ainsi, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, le Congo nouveau, notre chère République que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous, législateurs et citoyens congolais, je vous demande de m'aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d'oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l'étranger. Je demande à la minorité parlementaire d'aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques. Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays. Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République; si par contre leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays. L'indépendance du Congo marque un pas décisif vers la libération de tout le continent africain (applaudissements).

Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de race, mes frères de lutte, ce que j'ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre indépendance complète et souveraine (applaudissements). Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays. J'invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, à se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique.

Hommage aux combattants de la liberté nationale !
Vive l'indépendance de l'Unité africaine !
Vive le Congo indépendant et souverain ! (applaudissements prolongés).
»

Discours du roi Baudoin Ier ,le 30.06.1960 à Léopoldville

Discours du roi Baudoin Ier ,le 30.06.1960 à LéopoldvilleExtrait vidéo cliquez ici
"L'indépendance du Congo constitue l'aboutissement de l'oeuvre conçue par le génie du roi Léopold II, entreprise par lui avec un courage tenace et continuée avec persévérance par la Belgique"


Il sonnait aux oreilles des nationalistes congolais comme une insulte à la mémoire des millions de morts générés par la politique monstrueuse du roi Lépold II grand oncle du roi Baudoin. "Pour caractériser le colonialisme léopoldien, les sources les plus diverses utilisaient les notions et les concepts les plus évocateurs pour l'époque, curse ("malédiction"), slave state ("Etat esclavagiste"), rubber slavery ("esclavage du caoutchouc"), crime, pillage...Aujourd'hui on n'hésite plus à parler de génocide et d'holocauste" (Elikia M'Bokolo, p.434. Le livre noir du colonialisme. XVIè-XXIè siècle : de l'extermination à la repentance). On peut d'ailleurs pour évaluer l'ampleur de la monstruosité coloniale au Congo sous Léopold II consulter de nombreuses références* . Un documentaire britannique intitulé « Le Roi blanc, le caoutchouc rouge, la mort noire » réalisé par Mark Dummett et produit par la BBC a suscité les foudres de la maison royale et du ministre des affaires étrangères Louis Michel lors de sa diffusion sur la RTBF le 8 avril 2004. Le passage incriminé était un commentaire faisant le parallèle entre la colonisation de Léopold II et le génocide hitlérien. Même si bon nombre de ces enquêtes sont postérieures à 1960, ni la Belgique, ni les congolais ne pouvaient ignorer le cataclysme pour le Congo que fut le règne de Léopold II. Les travaux de l'avocat afro-américain George Washington Williams, du missionnaire afro-américain William Shepperd, du journaliste britannique Edmund Dene Morel, du consul britannique Roger Casement, du premier mouvement des droits de l'homme (Anti-Slavery International) furent à l'origine d'une commission d'enquête belge instituée par décret le 23 juillet 1904 et dont les témoignages ne furent pas publiés. Cette commission fut relayée par une de nombreux articles dans la presse et par une abondante littérature dont les fleurons les plus célèbres sont "Au coeur des ténèbres" de Joseph Conrad (1905) et "The crime of the Congo" (1909) de Sir Arthur Conan Doyle.

Le discours de Baudoin Ier en faisant l'apologie de son grand oncle et de l'oeuvre coloniale apparaît pour les colonisés comme un discours de légitimation des nombreuses humiliations et discrimination qui ont jalonné la colonisaton : arrestations arbitraires, exécutions sommaires, répressions sanglantes, spoliations et expropriations... En juin 1960, aucun noir ne dépassait le grade de sergent-chef dans la Force Publique (force coloniale belge), et le dérisoire statut "d'évolué", censé couronner les efforts d'assimilation des indigènes, concerne à peine un millier de Congolais sur treize millions.

"Le discours de Baudoin, teinté de paternalisme dresse non seulement une image élogieuse de la colonisation mais dresse un avenir néocolonial tout aussi prometteur". (Ludo de Witte, l'Assassinat de Lumumba, Ed. Karthala, p. 31)


Discours du roi Baudoin Ier ,le 30.06.1960 à Léopoldville
"Ne compromettez pas l'avenir par des réformes hâtives, et ne remplacez pas les organismes que vous remet la Belgique, tant que vous n'êtes pas certains de pouvoir faire mieux...N'ayez crainte de vous tourner vers nous. Nous sommes prêts à rester à vos côtés pour vous aider de nos conseils, pour former avec vous les techniciens et les fonctionnaires dont vous aurez besoin."


Au discours pro-colonial du roi Baudoin répondra le discours officiel insignifiant du président du parlement, Joseph Kasa Vubu qui remercie le roi et en appelle à dieu.

"...Dans une attitude de profonde humilité j'ai demandé à dieu qu'il protège notre peuple et qu'il éclaire tous ses dirigeants...". Discours du président Kasa Vubu,le 30.06.1960 à Léopoldville

Puis il y eut l'allocution non annoncée du Premier Ministre Patrice Emery Lumumba à la grande surprise du gouvernement belge et de la maison royale. Son discours, pour les Congolais, fut libérateur de tant d'humiliations, de brimades et de crimes contre l'humanité subis et jamais dénoncés publiquement. Il fut interrompu à huit reprises par les applaudissements de la foule et son discours fut courronné par une véritable ovation tandis que le roi Baudoin devint livide selon nombre d'observateurs. Lumumba intervint immédiatement après l'allocution du président congolais. C'est Joseph Kasongo, le président de la chambre des représentants qui donna la parole au Premier ministre à la grande stupéfaction du gouvernement Eyskens et du roi. Aucun des spectateurs de cette journée n'avait eu le projet de texte de Lumumba ni la presse, ni les Belges, ni les Congolais. Jean Van Lierde, ami belge de Lumumba, raconte comment il a vu Lumumba corriger son texte durant l'allocution du roi Baudoin et du président Kasa Vubu. C'est le contenu du discours qui va sceller le sort de Lumumba et montrer au monde entier de quelles valeurs, de quelle idéologie politique il était trempé. Pour la première fois, un "nègre" devenu le plus haut responsable du gouvernement congolais, révèle au monde entier le sort que les colonisés ont subi sous le joug colonial au Congo. Comble du déshonneur, il ne s'adresse ni au roi, ni au gouvernement belge mais aux Conglais reléguant les anciens colons au rôle de spectateur :

"Congolais et congolaises, combattants de l'indépendance aujourd'hui victorieux".

De plus il explique que l'indépendance du Congo n'est pas un cadeau de la Belgique mais qu'elle a été proclamée en accord avec la Belgique suite à la lutte politique pour l'indépendance :

"nul congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c'est par la lutte qu'elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans la quelle nous n'avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang".

Lumumba dénonce alors ouvertement le système colonial que Baudoin a glorifié comme le chef-d'oeuvre de son grand-oncle et le condamne comme "l'humiliant esclavage qui nous était imposé par la force" (Ludo de Witte, ibid, p. 33).


Discours du Premier ministre Patrice Lumumba, le 30.06.1960 à Léopoldville
Extrait vidéo cliquez ici
Extrait du documentaire de Michel Noll,2001,
Production Solférino images/Quartier latin, WDR/ histoire
Une mort de style colonial, l'assassinat de Patrice Lumumba
"Congolais et congolaises, combattants de l'indépendance aujourd'hui victorieux. Je vous salue au nom du gouvernment congolais...
...A vous tous, mes amis qui avez lutté sans relâche à nos côtés
...
Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres
...nous avons connu que la loi n'était jamais la même, selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir...

Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d'injustice, d'oppression et d'exploitation ?...
"
Lire le discours complet de Lumumba


Pour beaucoup d'observateurs, ce discours du "nègre" Lumumba s'adressant à présent d'égal à égal aux anciens "maîtres" coloniaux avait signé son arrêt de mort et cela d'autant plus que Lumumba allait joindre le geste à la parole en tentant de casser la colonne vertébrale coloniale par la proclamation de l'africanisation de l'armée congolaise. Deux cent jours plus tard, Lumumba était assassiné au Katanga après maintes tortures.


Réactions sur le discours de Lumumba par des témoins présents lors de son allocution.
Transcription écrite d'un extrait du documentaire de Michel Noll,2001, Production Solférino images/Quartier latin, WDR/ histoire. Une mort de style colonial, l'assassinat de Patrice Lumumba
"Mais Patrice était tellement un homme libre que pour les gens s'étaient tellement original de voir un nègre qui ne lèchait pas les pieds des hommes coloniaux et des colons qu'instinctivement il devenait comme une menace. Et c'est ça, cette liberté qui a fait de lui cette météore qui passe dans le ciel et puis qui disparaît...Ca c'est vraiment le moment de ce discours du 30 juin 1960. Beaucoup de gens alors ont dit il a signé son arrêt de mort avec ce discours. Puisque le gouvernement Belge alors, qui ne voulait pas de lui pas seulement à cause du discours du 30 juin, mais parce qu'il était Patrice Lumumba et que ça coïncidait pas avec l'espérance des Belges ni avec celles des Américains ni avec celles de beaucoup de gens du monde des affaires.".
Jean Van Lierde, ami de Lumumba, militant belge anti-colonialiste.

"Cela a donné, un choc le discours de Lumumba a provoqué un choc, on s'y attendait pas et ça a choqué beaucoup de Belges. Il condamnait systématiquement la colonisation belge, il reprenait toutes les thèses anticolonialistes les plus dures. On avait coupé des mains, on les avait mis en esclavage et tout et tout."
Louis Marlière, ancien colonel des services secrets belges.

"Le roi Baudoin fait un discours, un discours dans lequel il magnifie le rôle de la Belgique et il dit tout ce que la Belgique a apporté au Congo. Et il dit aussi que l'on est arrivé à un moment où la Belgique décide de donner l'indépendance au Congo et qu'il est venu pour ça et que c'est très bien. Kasa Vubu fait un discours dans lequel il remercie le roi Baudoin, il parle du Congo, il parle de l'avenir, très bien aussi...Le discours de Lumumba n'était pas prévu. Donc la presse internationale est là, tout d'un coup il se lève et il va à la tribune".
Jacques Brassine, ancien diplomate belge.



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* E.D Morel, King Léopold II Rule in Africa, Westport, Negro University Press, 1970 (1ère edition, 1904) ; Jules Marchal, E.D. Morel contre Léopold II, L'Histoire du Congo 1900-1910, L'Harmattan, 1985 ;D. Vangoenweghe, Du sang sur les lianes. Léopold II et son Congo, Bruxelles, Didier Hatier, 1986 ; A. Hotschild, Les fantômes du roi Léopold. Un holocauste oublié, Paris, Belfond, 1998.

Comment l'Américafrique, la Belgafrique, la Françafrique et l'Organisation des Nations Unies furent les fossoyeurs de Lumumba

PRESSAFRIQUE 01.10.05
Comment l'Américafrique, la Belgafrique, la Françafrique et l'Organisation des Nations Unies furent les fossoyeurs de Lumumba et de la démocratie congolaise naissante
Episode I : le 30 juin 1960 discours d'indépendance de Lumumba, naissance d'une démocratie parlementaire, "Bwana Kitoko" Baudoin humilié
"Ils avaient pour roi l'ange de l'abîme, appelé en hébreu Abaddon, et en grec Apollyon (c'est à dire l'exterminateur)". (Apocalypse, chap IX,11)
Cité par Jules Marchal, diplomate belge et ancien fonctionnaire territorial au Congo Belge dans E.D. Morel contre Léopold II, L'Histoire du Congo 1900-1910, L'Harmattan, 1985.
"Nous avons connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d'élever nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des nègres...Nous avons connu nos terres spoliées au nom de textes prétendument légaux, qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort, nous avons connu que la loi n'était jamais la même, selon qu'il s'agissait d'un blanc ou d'un noir...Qui oubliera, enfin, les fusillades où périrent tant de nos frères, ou les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient pas se soumettre à un régime d'injustice ?"Lumumba, discours de l'indépendance du 30.06.1960
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la communauté internationale, l'ONU, les USA, l'affaiblissement de l'Europe, sont autant d'éléments qui vont contribuer à précipiter le processus de décolonisation. Fin des années 1950, dans l'empire britannique la transition s'instaure pacifiquement en Afrique (Ghana 1957, Nigéria 1960...) tandis qu'en France la loi-cadre Defferre de 1956 prépare l'émancipation progressive des territoires de l'Union française. En 1957, l'Abako (Association des Bakongos), premier parti politique créé au Congo, remporta les élections municipales de Léopoldville. Alors que la Belgique et le roi Baudoin, le bien nommé "Bwana Kitoko" ("le beau jeune homme"), depuis son séjour de 1955 dans l'Etat du Congo, envisageait une décolonisation sur trente ans, la Belgique se voit obligée en urgence de décoloniser suite aux violentes émeutes des 4 et 5 janvier 1959 à Léopoldville. Le spectre d'un conflit armé qui ensanglante l'Algérie depuis 1954 conduit le gouvernement Eyskens à prendre les devants et à précipiter le processus. Très vite l'ancienne puissance coloniale accorde l'indépendance politique dans l'idée de garder la main-mise économique. Au travers des différentes étapes (table ronde de Bruxelles, élections, formation du gouvernement) les Belges cherchent moins à assurer la viabilité du jeune Etat qu'à préserver leurs intérêts et à installer des dirigeants qui leur soient favorables. il s'agit donc d'installer des dirigeants féaux à l'instar de ce qui s'est passé lors des indépendances des anciennes colonies françaises (Tchad, Gabon, Cameroun, Togo, Centrafrique..).

Pourtant, en 5 ans Lumumba était devenu le leader d'un irrésitible mouvement d'indépendance. Contre toute attente, le panafricain et patriote Lumumba gagnait les élections libres avec son mouvement le MNC (Mouvement National Congolais). Le parlement congolais vota démocratiquement et Patrice Emery Lumumba fut élu Premier ministre (chef du gouvernement) tandis que le président (sans pouvoir dans un régime parlementaire) en était son rival Joseph Kasa Vubu. La Belgique laisse à contre-coeur les clés du royaume à Patrice Lumumba. Le 20 février 1960, durant une réunion
qui cloture des travaux d'une table ronde tenue à Bruxelles entre représentants belges et congolais il est décidé que l'indépendance du Congo serait fixée au 30 juin 1960.

Le 30 juin 1960 jour de l'indépendance du Congo, le Palais de la Nation à Léopoldville (l'actuelle Kinshasa) reçoit les membres de la famille royale belge dont le roi Baudoin 1er, des représentants du gouvernements belge, des administrateurs coloniaux, le parlement congolais, la presse internationale pour célébrer cette nouvelle ère pour le Congo. L'évènement est radiodiffusé dans tout le pays et couvert par la presse internationale. La foule s'amasse devant le Palais de la Nation pour assister à un évènement historique. Le protocole voulait que le roi Baudoin puis le président Kasa Vubu fassent un discours pour l'indépendance du Congo mais le premier ministre Lumumba élu par le parlement ne l'entendit pas de cette oreille.

Le discours du roi des Belges, Baudoin 1er, fut un discours de légitimation de la colonisation, une véritable apologie de l'oeuvre du roi Léopold II.

Léopold II, Roi de BelgiqueDiscours prononcé en 1883 devant lesmissionnaires se rendant en Afrique

Léopold II, Roi de Belgique Discours prononcé en 1883 devant les
missionnaires se rendant en Afrique

[...] Le but principal de votre mission en Afrique n'est donc point d'apprendre aux nègres à connaître Dieu, car ils le connaissent déjà. Ils parlent et se soumettent à un Mundi, Un'Mungu, Un Diakomba et que sais-je encore; ils savent que tuer, voler, coucher la femme d'autrui, calomnier et injurier est mauvais. Ayons donc le courage de l'avouer. Vous n'irez donc pas leur apprendre ce qu'ils savent déjà. Votre rôle essentiel est de faciliter la tâche aux administratifs et aux industriels. C'est donc dire que vous interprétez l'évangile de façon qui sert à mieux protéger nos intérêts dans cette partie du monde.

Pour ce faire, vous veillerez entre autres à désintéresser nos sauvages des richesses dont regorgent leur sol et sous-sol, pour éviter qu'ils s'y intéressent, qu'ils ne nous fassent pas une concurrence meurtrière et rêvent un jour à nous déloger. Votre connaissance de l'Évangile nous permettra de trouver facilement des textes recommandant aux fidèles d'aimer la pauvreté, tel par exemple : " heureux les pauvres car le
Royaume des cieux est eux ", " Il est difficile aux riches d'entrer au ciel ".

Vous ferez tout pour que les Nègres aient peur de s'enrichir pour mériter le ciel.

Pour éviter qu'ils ne se révoltent de temps en temps et pour que vous les fassiez craindre, vous devez recourir à la violence. Vous leur enseignerez de tout supporter même s'ils sont injuriés ou battus par vos compatriotes administratifs.[...]

Évangélisez les Nègres à la mode des Africains, qu'ils restent toujours soumis aux colonialistes blancs. Qu'ils ne se révoltent jamais contre les injustices que ceux-ci leur font subir. Faites leur méditer chaque jour " heureux ceux qui pleurent car le Royaume des cieux est à eux ". Convertissez toujours des Noirs au moyen de la chicote. Gardez leurs femmes à la soumission pendant neuf mois afin qu'elles travaillent
gratuitement pour vous. Exigez ensuite qu'ils vous offrent en signe de reconnaissance des chèvres, poules, oufs, chaque fois que vous visitez leurs villages.

Faites tout pour éviter que les Noirs ne deviennent jamais riches. Chantez chaque jour qu'il est impossible à un riche d'entrer au ciel. Faites-leur payer une taxe chaque semaine à la messe de dimanche. Utilisez ensuite cet argent prétendument destiné aux pauvres et transférez ainsi vos missions à des centres commerciaux florissants. Instituez pour eux un système de confession qui fera de vous de bons détectives pour démentir tout Noir
qui a une prise de conscience envers les autorités investies du pouvoir de
décision.

DSK : en finir avec le FMI qui défend un système capitaliste et patriarcal

Communiqué de presse

DSK : en finir avec le FMI qui défend un système capitaliste et patriarcal

16 mai 2011par CADTM
Depuis quelques heures, tous les médias internationaux relatent l’information d’une possible agression sexuelle par Dominique Strauss Kahn à New York et la photo du directeur général du FMI menotté a fait le tour du monde. Sans nous prononcer sur son éventuelle culpabilité dans cette affaire, le CADTM veut dénoncer un autre scandale : celui de l’action même du FMI.

Le FMI n’est pas l’institution qui aide les pays en crise, c’est au
contraire celle qui impose des programmes draconiens d’austérité et qui
défend un modèle économique structurellement générateur de pauvreté. C’est
l’action même du FMI et de ceux qui soutiennent la mondialisation
néolibérale qui a fait porter le fardeau de la crise aux populations qui
en sont les premières victimes. Profondément antidémocratique, puisque les
pays les plus riches disposent de plus de la moitié des voix au sein du
conseil d’administration, le FMI est en fait un instrument des grandes
puissances pour veiller au maintien du système capitaliste et aux intérêts
des grandes sociétés transnationales.
Très actif depuis plusieurs décennies en Afrique, en Amérique latine, en
Asie et en Europe de l’Est, il a profité de la crise qui a éclaté en
2007-2008 pour reprendre solidement pied en Europe occidentale et imposer
aux peuples des pays les plus industrialisés les remèdes frelatés qui ont
mené dans une impasse tragique ceux des pays du Sud qui les ont appliqués.
Partout, le FMI prétend que l’initiative et les intérêts privés doivent
être soutenus par les politiques des pouvoirs publics au détriment des
politiques sociales. Partout, il donne raison aux banquiers contre les
intérêts des peuples. Partout, il favorise le creusement spectaculaire des
inégalités, le développement de la corruption, le maintien des peuples
dans la soumission au néolibéralisme.
Si les faits concernant DSK sont avérés, il ne peut y avoir d’immunité
pour un fonctionnaire du FMI et tous ceux qui travaillent pour une
institution internationale doivent rendre des comptes en justice à propos
de leur action. Le FMI en tant qu’institution doit aussi être poursuivi en
justice pour les violations multiples des droits humains fondamentaux
qu’il a commis et qu’il continue de commettre dans de nombreux pays. Le
remplacement du FMI délégitimé par un organisme démocratique mondial
chargé de la stabilité des monnaies et de la lutte contre la spéculation
financière constitue une urgence.
Au-delà, le CADTM tient à rappeler que le système international en place
aujourd’hui est non seulement capitaliste, mais aussi patriarcal et
machiste. Seuls des hommes président jusqu’ici des institutions telles que
le FMI, la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce. Le
CADTM dénonce fermement le machisme et le caractère patriarcal qui vont de
pair automatiquement avec des comportements de harcèlement ou de violence
sexuelle.
Indépendamment de la responsabilité réelle ou non de DSK dans l’affaire
actuellement médiatisée, le CADTM dénonce également la banalisation de
tels comportements et lutte depuis vingt ans pour sortir à la fois du
capitalisme et du système patriarcal.

Conférence d’Adam Hochschild - les fantômes de Leopold II

Conférence d’Adam Hochschild - les fantômes de Leopold II

27 juin 2010par CADTM

PDF - 43.9 ko
La conférence
Dans le cadre du cinquantenaire de l’indépendance de la République Démocratique du Congo le CADTM a organisé le 14 juin 2010 à Liège une conférence d’Adam Hochschild sur son livre "Les fantômes de Léopold II".
Cette conférence était modérée par Ludo De Witte. Adam Hochschild avait fait traduire son intervention en français, voici le texte qu’il a présenté.
Stand du CADTM
Vue de la salle
Vue de la salle - 2
Adam Hochschild et Ludo De Witte
Adam Hochschild et Ludo De Witte
C’est un plaisir d’être parmi vous aujourd’hui. Par avance, je fais appel à votre indulgence car je ne maîtrise pas parfaitement la langue française. J’ai réussi à me faire aider pour traduire cette conférence, mais j’aurai peut-être aussi besoin d’aide pour les questions-réponses.
Je pense que c’est une très bonne initiative que les Belges ne laissent pas sous silence le cinquantième anniversaire de l’indépendance du Congo, en organisant des manifestations comme celle qui nous réunit. Comme toutes les relations nées du colonialisme, celle entre la Belgique et le Congo s’associent à de souffrances et injustices, et, en général, les pays coloniaux ont du mal à accepter ce genre de relations.
Par exemple, mon propre pays, les États-Unis, s’est battu, il y a cent dix ans, avec une extrême violence contre des Philippins qui défendaient leur indépendance. Plusieurs centaines de milliers de Philippins sont morts, et le recours à la torture par les troupes américaines était tellement courant que cela fit un grand scandale. Cependant, les anniversaires des événements de cette guerre passent, sans être remarqués par la majorité des Américains. Peu de réunions comme celle-ci, pas d’exposition dans les grands musées, et de nos jours, la plupart des livres scolaires américains ne mentionnent pas ou peu cette guerre.
On peut dire exactement la même chose de la longue série d’interventions de l’Armée américaine en Amérique centrale et aux Caraïbes tout au long du Vingtième siècle. Ces invasions étaient quasiment menées pour soutenir des dictateurs douteux et ont parfois renversé des gouvernements légitimes. La plupart des écoliers et des visiteurs dans nos musées d’histoire n’en apprennent rien.
Donc, aucun pays n’aime faire face en toute honnêteté et directement à de telles épisodes du passé.
* * *
Alors, quelle est donc l’histoire de la Belgique et du Congo ?
Je ne vais pas tout vous raconter ici, parce que j’imagine que la plupart d’entre vous connaît cette histoire et peut-être certains d’entre vous en savent plus que moi, car, bien que j’ai écrit un livre sur le sujet, je ne suis spécialiste ni du Congo, ni de la Belgique. Cependant, je vais évoquer quelques aspects de cette histoire :
Tout d’abord, comme vous le savez probablement, le roi Léopold II commença à s’approprier ce territoire en 1879, quand il embaucha l’explorateur Henry Morton Stanley, puis, de 1885 à 1908 le Congo fut reconnu internationalement comme sa possession personnelle, privée, la seule colonie propriété privée - au monde. En 1908, une année avant sa mort, le roi vendit au gouvernement belge le Congo, qui devint le Congo belge.
Pendant et juste après le règne de Léopold, l’économie du Congo s’appuyait essentiellement sur la récolte du caoutchouc naturel par une main d’œuvre forcée. La grande forêt tropicale d’Afrique centrale couvre à peu près la moitié du Congo, et dans toute cette région, Léopold impose les travaux forcés à la quasi-totalité de la main d’œuvre masculine pour ramasser le caoutchouc naturel provenant des lianes à caoutchouc répartis un peu partout dans la forêt. Son armée personnelle, à savoir 19 000 hommes, conscrits noirs sous les ordres d’officiers blancs, sévissaient de village en village. Ils prenaient en otage toutes les femmes d’un village, pour obliger les hommes à aller dans la forêt pendant des journées entières, pour y recueillir leur quota mensuel de caoutchouc naturel. Les femmes étaient enchaînées, on a même des photos, et souvent violées par leurs gardes. Et, comme vous le savez probablement, le viol par des hommes armés est encore, tragiquement, le sort de dizaines de milliers, peut-être de centaines de milliers, de femmes congolaises de nos jours.
Suite à l’invention de la chambre à air pour bicyclettes et de la grande demande pour les gaines de câbles de téléphones et de télégraphes et autres besoins de l’industrie, le caoutchouc devint une matière première très prisée sur le plan mondial au début des années 1890. Comme le prix du caoutchouc augmentait, le quota mensuel que les congolais en travaux forcés devaient rapporter augmentait en conséquence, et ces hommes étaient parfois forcés d’être loin de leurs familles, dans la forêt, pendant des semaines entières chaque mois.
Ce système a entraîné de nombreuses morts. Beaucoup de femmes en otage étaient affamées. Encore plus nombreux furent les hommes forcés au travail jusqu’à la mort. Les recensements locaux de l’époque indiquent de nombreux villages comprenant plus de femmes que d’hommes. Des centaines de milliers d’hommes ont fui leurs villages pour ne pas être conscrits de force, mais les seuls endroits où ils pouvaient se cacher étaient dans la forêt profonde, où il y avait peu d’abris et de nourriture, et ils y périssaient. Des dizaines de milliers de congolais sont morts suite à leur rébellion contre le système, rébellions réprimées par les armes supérieures de l’armée privée de Léopold. Et, quand les femmes sont otages et les hommes aux travaux forcés, il reste peu de personnes capables de s’occuper des récoltes, de chasser et de pêcher. D’où le manque de nourriture. De plus, dans des centaines de villages congolais, l’armée réquisitionnait pour ses soldats la nourriture à coups de fusils, ce qui diminuait encore les réserves de nourriture. Et quand il y a malnutrition ou famine, les maladies achèvent ceux qui normalement auraient survécu – cela a été, de loin, la plus grande cause de décès.
Une autre cause a contribué à la diminution de la population, c’est pourquoi, lorsque l’on parle du nombre de victimes à cette époque, il faut plutôt considérer la perte de population que le nombre de morts. Quand les femmes sont otages et les hommes sont aux travaux forcés, les populations ont beaucoup moins d’enfants. L’anthropologue belge Daniel Vangroenweghe cite un missionnaire catholique débarqué dans le district de Lac Mai Ndombe en 1910, qui remarque qu’il n’y a quasiment pas d’enfants de 7 à 14 ans, alors qu’il y avait beaucoup d’enfants dans les autres tranches d’âges. Cela correspondait à la période de 7 à 14 ans avant son arrivée, de 1896 à 1903, c’est-à-dire à la période où les travaux forcés pour la collecte du caoutchouc ont été le plus dur dans ce district.
Pour toutes ces raisons, on estime que la population du Congo a diminué grossièrement de moitié pendant les quarante ans qui s’étalent de 1880 à 1920, en passant de 20 millions d’habitants au début de cette période à environ 10 millions d’habitants à la fin de celle-ci.
Comme le thème de la diminution de la population au début de l’ère coloniale est controversé, j’ajouterai trois commentaires :
Premièrement, dans les sociétés sans recensement systématique, ce qui n’a pas été établi au Congo avant les années 1920, nous ne pouvons que travailler sur des estimations. Nous n’obtiendrons jamais de chiffres exacts.
Deuxièmement, quand je dis que la perte de population à cette époque est estimée à 50%, ce n’est pas moi, auteur américain, qui propose cette estimation. Je fais référence à des estimations données par des belges. Et si je suis enclin à croire que ces estimations de très forte perte de population sont correctes, c’est que ces chiffres ont été répétés à la fois pendant la période coloniale et de nos jours. Voici quelques exemples de personnes et d’organismes qui offrent ces statistiques :
— En 1919, un organisme gouvernemental, établi à l’origine par le roi Léopold II, la Commission permanente pour la protection des indigènes, estime que la population a diminué de moitié pendant les quarante ans précédents.
— En 1920, le commandant Charles Liebrechts, qui a occupé de nombreux postes à un haut niveau dans l’administration coloniale, annonce les même chiffres.
— En 1924, un autre organisme quasi-officiel, le comité permanent du Congrès colonial national de Belgique, ne donne pas une estimation en pourcentage de la perte de population, mais déclare : « Nous courions le risque de voir un jour fondre et disparaître la population noire au point de nous trouver devant une sorte de désert. »
— Aujourd’hui, l’estimation qui fait autorité vient du Professeur Jan Vansina. D’origine belge, Vansina a passé le plus clair de sa vie aux États-Unis, mais a aussi enseigné en Belgique et en Afrique. Auteur, largement respecté, de plus d’une douzaine de livres, il est reconnu, à juste titre, comme le meilleur ethnographe actuel, spécialiste des peuples de l’Afrique centrale. Il estime également la perte de population à environ 50%.
Le Professeur Léon de St. Moulin, le démographe le plus prolifique sur le Congo, est un peu plus conservateur et estime la perte de population entre le tiers et la moitié.
Le dernier point que je veux avancer sur le sujet des morts et de la perte de population au début de l’ère coloniale est le suivant. Aussi brutale qu’elle soit, la situation au Congo n’était finalement pas différente de celle des autres régions de production du caoutchouc naturel en Afrique centrale ; le Congo français, sur l’autre rive du fleuve Congo, le nord de l’Angola, sous la dominance des portugais et le Cameroun, colonie allemande à l’époque. Dans tous ces territoires, les administrateurs des colonies virent l’immense profit que le roi Léopold obtenait par son système d’otages et de travaux forcés pour la récolte du caoutchouc naturel et ils l’adoptèrent. Et, autant que l’on puisse dire, la perte de population dans ces trois territoires a été à peu près similaire à celle du Congo.
Conquête et colonisation, particulièrement dans les premières phases, se règlent souvent de manière assez brutale. Les taux de mortalité chez les Indiens d’Amérique pendant la Conquête de l’Ouest dépassent largement ceux du Congo, par exemple. Et il en fut de même pour les peuples aborigènes d’Australie et de Tasmanie lors de la prise de pouvoir des Britanniques.
Alors se pose la question : pourquoi la Belgique est-elle la seule à faire l’objet d’une gigantesque campagne internationale de protestation contre le système de travaux forcés du roi Léopold au début du XXième siècle ?
Bonne question, puisque des accusations similaires auraient pu être faîtes à tous les pouvoirs coloniaux européens. Je pense à deux raisons principales. Tout d’abord, la Belgique est un petit pays, donc plus facile à attaquer. Pendant la période parfois intense d’alliances rivales en Europe dans les années d’avant la Première Guerre mondiale, aucune super puissance ne voulait contrarier inutilement un allié majeur, ou un ennemi potentiel majeur. La deuxième raison, à mon avis, est le fait que le Congo appartenant à une seule personne, en faisait une cible plus facile. C’est toujours plus facile d’organiser une campagne si la personne unique – en l’occurrence un roi qui devenait visiblement très riche – est le coupable.
* * *
Que peut-on dire des dernières phases du colonialisme au Congo, du début des années 1920 à 1960 ?
Il y avait beaucoup moins de morts non naturelles, bien que les travaux forcés, aux conditions de travail pénibles, soutenaient toujours une part importante de l’économie jusqu’à juste après la Seconde Guerre mondiale.
Cette période, contrairement à celle de la domination de Léopold, a vu la construction de nombreux hôpitaux et cliniques, de mines et d’usines, d’églises, de routes et chemins de fer et d’écoles, dont peut–être les meilleures écoles élémentaires de l’Afrique coloniale. De nos jours, tous les visiteurs du Congo, comme moi l’an passé, verront encore nombre de ces écoles, hôpitaux et églises.
Les belges qui sont allés travailler au Congo à cette époque, comme professeurs, prêtres, docteurs, infirmières et fonctionnaires, n’avaient, pour la plupart, peu en commun avec les aventuriers et flibustiers du temps de Léopold II, venus de tous les coins du monde pour y faire vite fortune. Et certainement, nombre des écoles et hôpitaux qu’ils ont construits étaient des institutions efficaces, nécessaires qui n’auraient pas vu le jour sans eux.
Mais quand on juge conquête et colonialisme, que ce soit au Congo, ailleurs en Afrique ou le rôle colonial que les États-Unis ont joué en Amérique latine, il faut toujours s’interroger sur le pourquoi de la création de telles institutions.
Les écoles étaient construites au Congo, et ailleurs en Afrique coloniale car les colonisateurs voulaient une main d’œuvre éduquée. Mais pas trop éduquée, car cela pourrait donner aux gens des idées d’indépendance ou d’auto-gouvernance. Il y avait peu de lycées et la première université au Congo ne date que des années 1950.
Les hôpitaux et les cliniques furent construits pour assurer aux colonisateurs une main d’œuvre en bonne santé, ce qui permettait aux mines et usines de mieux fonctionner.
Les routes et les chemins de fer étaient construits principalement pour le transport des matières premières chères en dehors du pays, comme le cuivre, l’huile de palme, le coton et toute une panoplie de minerais précieux. Ceux-ci partaient en Belgique, dans d’autres pays d’Europe, et aux États-Unis, où les grandes entreprises avaient leurs sièges sociaux. Celles-ci pouvaient maintenant recueillir les profits qui allaient auparavant au roi Léopold II.
Et même les églises étaient construites non seulement pour évangéliser, mais aussi pour prêcher l’obéissance. Les premières années, les orphelinats catholiques au Congo préparaient les garçons à devenir soldats dans l’armée personnelle du roi Léopold II. Puis, vers la fin de la période coloniale, les églises ont prêché l’obéissance non seulement envers l’état, mais également envers les entreprises privées. Lors de ma visite au Congo l’été dernier, j’ai passé une nuit dans une mission catholique à Mongbwalu, dans le district Ituri au nord-est, une région de riches mines d’or. Là, dans une belle cathédrale en briques construite dans les années 1930 par les belges, il y a encore à l’heure actuelle, au-dessus de l’autel, une grande peinture murale du temps coloniales. On y voit la Vierge Marie au milieu des nuages, tandis que sous elle, de fervents croyants se tiennent bien droit, brandissant un grand drapeau avec le nom de la vieille compagnie minière belge. Un féticheur africain apeuré, terrifié par le pouvoir combiné de la Vierge et de la grande entreprise fuit la scène. Fascinante image pour un autel de cathédrale !
J’ai remarqué que, tout comme la conquête et le colonialisme sont toujours la conséquence d’une recherche du profit, ils sont aussi toujours accompagnés d’une rhétorique aux sons nobles, qui se réclame d’une intention honorable. En France, ils parlaient de « la mission civilisatrice » ; en Angleterre, Rudyard Kipling parlait de la « charge de l’homme blanc » de mener le reste du monde. Les américains blancs justifiaient la prise de l’Ouest américain des mains des Indiens en disant que c’était la « destinée manifeste » du pays de s’étendre de l’Océan atlantique au Pacifique. Le rôle des Belges au Congo, insistait un Gouverneur général, Pierre Ryckmans, était de « dominer pour servir ». Mais rarement, pour ne pas dire jamais, dans l’histoire de l’humanité, je dirai, un pays a dominé un autre pays dans le but de servir son peuple. Il y a toujours d’autres motifs, parfois un mélange de stratégie et d’économie, comme les Etats-Unis en Irak ou l’Union soviétique dans les Pays de l’Est de l’Europe, et parfois principalement des raisons économiques comme c’était en général le cas en Afrique coloniale.
* * *
Je voudrais maintenant étudier la question de la perception de la Belgique , depuis 1960, sur son passé colonial au Congo, car je suis toujours intéressé de voir comment les pays font face aux périodes difficiles de leur passé.
Comme je n’ai jamais vécu en Belgique, je ne suis pas le mieux placé pour en juger, mais j’ai l’impression que, au moins jusqu’au milieu des années 1990 en Belgique, la période coloniale conservait plutôt le mythe d’un temps de gloire et de progrès. Voici quelques raisons pourquoi je pense que c’est vrai.
La première nous vient du programme de publications officiellement subventionné de l’Académie royale des Sciences d’Outre-mer, anciennement nommée l’Académie Royale des Sciences coloniales. Aucun ancien pouvoir colonial, à ma connaissance, n’a un tel organisme. L’Académie a publié plus de cent livres d’histoire et de sciences sociales, principalement sur le Congo, et la plupart sur la période coloniale. Peu d’entre eux évoquent le système des travaux forcés, pourtant un élément essentiel de la période coloniale. Un seul de ces livres peut revendiquer les travaux forcés comme thème principal.
La deuxième preuve de la glorification de la période coloniale, à mes yeux, est la manière hostile dont les spécialistes belges qui ont écrit de façon critique sur le colonialisme ont été traités, voire ignorés.
Quand l’anthropologue Daniel Vangroenweghe a publié son livre « Du sang sur les lianes » dans le milieu des années 1980, un des premiers livres de la Belgique moderne sur le système des travaux forcés, le gouvernement a envoyé une commission d’enquête au lycée où il enseignait pour examiner s’il avait une mauvaise influence sur ses jeunes élèves. Quand le feu Jules Marchal, un diplomate belge à la retraite, a publié quatre livres, d’abord en néerlandais, puis en français, sur le Congo du roi Léopold II, qui contenait une documentation extraordinaire qu’aucun érudit n’avait trouvé auparavant, ils ne reçurent aucune mention dans les magazines ou revues scientifiques belges et seulement, à ma connaissance, une critique dans un journal. Deux prêtres-anthropologues, les Pères Edmond Boelaert and Gustave Hulstaert, dans les années 1940 et 1950, recueillirent les témoignages de survivants, lorsqu’ils étaient encore vivants à cette époque, sur la période des travaux forcés pour la collecte du caoutchouc. Mais l’Académie Royale a refusé de publier leurs articles et ils durent les faire publier ailleurs. J’en profite pour saluer tous ces Belges et autres, tels Ludo De Witte, pour leur courage de mettre en défi la mythologie nationale. Dans tout pays, la mythologie nationale règne. C’est relativement facile pour un étranger d’écrire de manière critique sur de tels sujets, mais c’est souvent plus difficile pour un citoyen de le faire.
Finalement, il n’y avait encore récemment pas de meilleure preuve de l’idéologie de l’histoire coloniale que le Musée Royal de l’Afrique Centrale à Tervuren. Lors de ma première visite, en 1995, il n’y avait absolument aucune mention, ni dans les textes, ni dans les vitrines ou les expositions du musée, que durant la période où ces superbes collections ont été apportées en Belgique pour en constituer le fonds des expositions, des millions de Congolais mouraient suite aux travaux forcés. Il y avait même une liane à caoutchouc dans le musée, mais aucun commentaire sur ces hommes forcés à ramasser ce caoutchouc. Pas un mot. Cette omission était aussi grave que si, dans un musée sur la vie des plantations dans le sud de l’Amérique il n’y avait pas de commentaire sur l’esclavage. Heureusement, aujourd’hui le musée de Tervuren s’est beaucoup amélioré.
(Au fait, il n’y a toujours pas de musée national de l’esclavage aux Etats-Unis, alors que 35 millions d’américains sont des descendants d’esclaves. Comme je l’ai dit, aucun pays n’aime confronter les moments les plus difficiles de sa propre histoire).
Pourquoi le passé colonial, jusqu’à récemment, est-il tellement idéalisé ici en Belgique ?
C’est assez commun : tous les pays se créent des mythes nationaux, et les célèbrent souvent même, jusqu’à ce qu’un événement ou un groupe les contraignent à reconsidérer ces célébrations. Mais il n’y a pas de population congolaise puissante politiquement en Belgique pour suffisamment faire pression pour que cette histoire soit présentée différemment. Et bien sûr, un bon nombre de Belges travaillaient au Congo pendant la période coloniale, beaucoup vivent encore, et l’on peut comprendre qu’eux-même et leurs descendants se persuadent d’avoir été engagé dans une cause noble et non dans de l’exploitation.
Je constate toutefois que les choses ont changé en Belgique, depuis les douze ou treize dernières années. J’ai l’impression que c’est dû à une série d’événements qui se sont déroulés essentiellement entre 1997 et 2001.
— au Congo, le dictateur Mobutu a été renversé, puis il est mort. Il était très proche des cercles dirigeants de Belgique. C’était bien sûr la même chose pour les Etats-Unis.
— en 1999, pour la première fois depuis longtemps, les Chrétiens-démocrates ne font pas partie du gouvernement ici, ce qui permet de regarder de plus près les agissements des gouvernements précédents, aussi bien avant qu’après l’indépendance du Congo.
— Ludo De Witte publia son livre « L’assassinat de Lumumba », sur la complicité de la Belgique dans le meutre du premier ministre du Congo élu démocratiquement pour la première fois.
— Le puissant long métrage de Raoul Peck, « Lumumba », basé sur ces nouvelles informations, sort sur les écrans.
— une investigation par une commission du Parlement belge a vérifié les découvertes de De Witte, d’où des excuses de la part de la Belgique sur son rôle dans le meurtre de Lumumba.
— et, finalement, mon propre livre a été publié, et je pense que cela a eu quelque influence. Bien que, je dois dire que très, très peu de ce que j’ai dit n’a déjà été écrit avant par quelqu’un d’autre, et souvent par des belges.
* * *
Quel avenir pour le processus de réconciliation de la Belgique avec son passé colonial ?
C’est à vous de le déterminer. Je vous souhaite bonne chance en explorant ce passé, en l’explorant à fond et honnêtement, et en l’explorant avec des chercheurs, des écrivains, des artistes et des cinéastes d’autres pays, car dire la vérité doit dépasser les frontières nationales. J’espère, en particulier, que vous pourrez l’explorer en apprenant plus sur les vies et les expériences des femmes congolaises, qui ont souffert pendant l’ère coloniale et de nos jours, mais leurs voix sont rarement entendues. Et, surtout, j’espère que vous explorerez cette histoire en conjonction avec les Congolais, car c’est également leur passé et ils sont ceux dont les vies ont été les plus affectées par l’héritage du colonialisme.
Merci.